par Julie Ndaya Tshiteku
Trouver un titre pour une édition « Mélanges » du Carrefour congolais n’est pas un exercice aisé. Ceci parce qu’un tél numéro rassemble des articles sur des recherches couvrant des objets, des disciplines et des approches variés. Cette diversité en fait toute la richesse. Elle témoigne du dynamisme de la recherche sur les réalités et offre aux auteurs un espace privilégié pour diffuser des travaux enracinés dans les contextes locaux. Tout en contribuant aux débats scientifiques internationaux, ces recherches ont également vocation à éclairer les politiques publiques, pour autant que les chercheurs soient mandatés, entendus et pris en compte par les décideurs.
Et pour le cas des recherches en République démocratique du Congo, au-delà de la diversité des thématiques, des sujets abordés, les contributions livrés révèlent un fil conducteur qui s'impose progressivement au lecteur : les écarts persistants entre les politiques publiques, les dispositifs institutionnels et les réalités vécues par les populations. Cette question traverse les travaux de plusieurs générations de chercheurs. Les ambitions affichées par les réformes et les textes juridiques se heurtent souvent à leur mise en œuvre, laissant subsister des situations de précarité, d'inefficacité ou d'inégalités.
Les articles convergent donc vers un même constat : les écarts entre les politiques publiques et les réalités sociales. Ils demeurent l'un des principaux défis du développement du pays. C’est la raison pour laquelle le titre présent du Carrefour congolais a été choisi.
Les textes réunis dans ce numéro en offrent de multiples illustrations.
Ejiba Ndjibu ouvre cette réflexion avec son étude sur « Les politiques de protection sociale face aux vulnérabilités des personnes déplacées internes en République démocratique du Congo ». Malgré un arsenal juridique auquel la RDC souscrit, tant au niveau national qu'international, les personnes déplacées par les conflits continuent de vivre dans une extrême vulnérabilité. Elles sont privées d'emploi, de logement et d'un accès satisfaisant aux soins de santé et à l'éducation. L’article illustre le décalage entre les engagements institutionnels et les conditions concrètes de l’existence des réfugiés. Ce même écart apparaît dans « Protection de l'enfant à Kinshasa : bilan et perspectives », où Mukendi Kadima met en lumière la vulnérabilité des enfants dans la ville de Kinshasa, la capitale due la République démocratique du Congo. Ils sont très tôt contraints d'assumer des responsabilités économiques, évoluant dans un environnement marqué par l'insécurité, les multiples formes d'exploitation et l'absence d'une protection effective de l'État. L'article de Mayangi Kembo Mombasa, consacré aux œuvres de l'artiste Eddy Ekete Mombasa, propose un regard différent, mais tout aussi révélateur des réalités urbaines. À travers l'étude anthropologique des œuvres d’art réalisées à partir de déchets, il montre comment l'art devient à la fois un miroir des pratiques de consommation et une critique implicite des insuffisances des politiques de gestion environnementale. La transformation des déchets en œuvres esthétiques témoigne autant de la créativité artistique que des défis écologiques auxquels sont confrontées les villes congolaises.
Les dysfonctionnements institutionnels sont également au cœur de l'analyse de Beya Kaluila et Muamba Kalombo sur la mise en œuvre du système Licence-Master-Doctorat (LMD) dans les universités congolaises. Le système LMD a été conçue pour harmoniser les formations universitaires avec les standards internationaux, cette réforme se heurte à des obstacles bien connus : infrastructures insuffisantes, ressources financières limitées et gouvernance universitaire fortement politisée. Là encore, les objectifs poursuivis peinent à se traduire dans les pratiques. Sous un autre angle, Mudimbiyi Mutombo et Nambuwa Bila Lenge s'intéressent aux femmes engagées dans le commerce transfrontalier entre Kinshasa et Lufu. Leur étude montre que ces commerçantes développent de véritables stratégies de résilience pour assurer les revenus de leur ménage. Si cette activité renforce leur autonomie économique et sociale, elle demeure étroitement liée à des conditions de travail précaires, marquées notamment par l'insécurité routière et les lourdeurs administratives. Les enjeux de gouvernance locale sont abordés par Kamanda Nyanga à travers l'organisation et la gestion de la taxe sur les parkings privés aménagés sur le domaine public à Kinshasa. L'auteur met en évidence un secteur à fort potentiel économique, mais insuffisamment encadré. L'absence de contrôle administratif favorise les détournements de recettes publiques, la fraude et la prolifération de parkings informels, limitant ainsi les ressources financières de la province. Les petites et moyennes entreprises de Kinshasa constituent le terrain d'étude de Montamvia Njibi, Kingidila Badibanga et Iyenao Lepumuyu. Leur analyse des styles de management révèle la prédominance d'une approche participative, susceptible de renforcer la motivation des employés, la communication interne, la cohésion des équipes et, finalement, les performances des entreprises.
Au marché Zigida de Kinshasa, où les femmes sont largement représentées, Tshilemba Mutapayi s'intéresse aux pratiques de conservation alimentaire développées par les vendeuses face à la précarité de leurs conditions de travail. Faute d'infrastructures adaptées, d'eau potable et de dispositifs sanitaires suffisants, les commerçantes recourent à des méthodes traditionnelles qui exposent les denrées alimentaires à des risques élevés de contamination. Cette étude rappelle combien les déficits d'équipements urbains peuvent avoir des répercussions directes sur la santé publique. Les difficultés de la gouvernance locale sont également examinées par Matha Bedinel, Abala Sheta et Mputubwele Jemima dans leur analyse des finances publiques de la ville de Kikwit. Les auteurs identifient plusieurs facteurs expliquant la contreperformance des recettes locales : faiblesse des systèmes d'information fiscale, insuffisance des mécanismes de contrôle, fraude et incivisme fiscal. Leur contribution met en évidence les défis que doit relever la décentralisation pour produire les résultats attendus.
Et enfin, Mikombe Ngongo analyse les effets de l'alternance politique sur les politiques d'investissement en République démocratique du Congo. Il souligne que les périodes de transition politique demeurent des moments d'incertitude susceptibles d'affecter la stabilité institutionnelle, de freiner les investissements et d'encourager les sorties de capitaux. La consolidation des institutions apparaît ainsi comme une condition essentielle d'un développement économique durable.