par Julie Ndaya Tshiteku
Au moment où ce numéro du Carrefour congolais [1]était sur le point d’être édité, se tenait à l’Université de Mbuji-Mayi un premier congrès d’études congolaises dont le thème resonnait ainsi : gouvernance et conscience des savoirs dans le devenir du pays. Par hasard, ce thème coïncide avec la majorité des articles regroupés dans ce numéro. Et bien que les intitulés de leurs communications soient différents, ils ont dans leur contenu un dénominateur commun : la gouvernance du pays, assurée par une élite considérée comme un capital intellectuel, composée de personnes supposées avoir acquis par l’éducation un savoir destiné à développer le pays et à répondre aux problèmes quotidiens de ceux qu’ils gouvernent, laisse à désirer. Pourtant, l’éducation, pour reprendre les mots de Nelson Mandela, est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde et l’ouvrir aux transformations sociales. On pourrait alors se demander quels sont ces savoirs transmis par l’éducation à l’intelligentsia congolaise et qui la rendent apathique face au redressement du pays.
Les auteurs réunis dans ce numéro interrogent toutes ces questions. L’étude de cas présentée par Joseph Boas Kalonji, intitulée « L’élite intellectuelle locale face aux problèmes de développement en milieux ruraux en RDC : cas du territoire de Lupatapata », et qui a inspiré le titre du numéro, interroge l’intelligentsia de la République démocratique du Congo sur la revitalisation du pays. L’auteur remarque que, bien que les élites se présentent comme détenteurs d’un savoir, ils ne semblent pas en mesure de trouver des solutions adéquates aux problèmes de la population. Dans « Leçons pratiques des accords politiques en République démocratique du Congo de 1960 à nos jours », Marcel-Pitshou Masala Mangituka montre que cette même élite, qui prend part aux négociations politiques pour leurs sujets, n’est mue que par des compromis tactiques. Les échecs de ces négociations sont causés par des décalages entre les sujets de négociation, la méconnaissance des réalités locales et la personnalisation du pouvoir. C’est à la même conclusion qu’arrivent David Kuzietuka Ngemba, Grâce Nyong Mbuta Chancelvie et Ngyengo Makuma dans leur article « Développement durable de la province du Kwango : pour un modèle de management public à travers le partenariat public-privé ». Les auteurs observent que, si la réforme constitutionnelle avait pour but de rapprocher l’élite dirigeante de ses administrés et de permettre aux dirigeants de mieux connaître les problèmes réels afin de répondre aux attentes de la population, le lien entre la gouvernance et la réponse à ces problèmes reste quasi inexistant. Eder Kitapandi Luzau lui aussi aborde cette question dans son article « La participation citoyenne et la gouvernance environnementale en République démocratique du Congo. Cas de la zone économique spéciale Kin-Malebo : réalités, pratiques et limites ». Il montre que, si la participation citoyenne est devenue un principe central des projets environnementaux en RDC, elle ne produit pas les effets escomptés. L’auteur analyse les modalités d’implication des communautés locales et leurs incidences sur la gouvernance des projets. Il remarque qu’ il y a dissociation entre la participation institutionnelle et l’engagement réel des citoyens. Et puis, dans « Analyse des facteurs déterminants de l’absentéisme et du présentéisme des agents de l’administration publique congolaise : cas du territoire d’Idiofa », Alkalpa Isampengi Seguin identifie et explique les raisons qui poussent les agents à s’absenter ou à se présenter à leur travail sans être productifs. L’auteur relève plusieurs facteurs expliquant ces phénomènes, notamment les faibles rémunérations, le manque de motivation et l’absence de reconnaissance.
Dans la suite, d’autres sujets sont abordés et éclairent les transformations en cours dans la société congolaise. C’est le cas de l’article de Sylvain Shomba Kinyamba qui examine dans son article « Église comme agence matrimoniale à Kinshasa : entre quête spirituelle, stratégies affectives et recomposition des sociabilités urbaines » le pragmatisme des églises instituées par les Congolais qui ne se limite pas uniquement à des lieux de prière. Dans un contexte urbain marqué principalement par l’instabilité des relations affectives et la crise des relations matrimoniales, les églises sont devenues des agences offrant divers services aux fidèles. Ce sont notamment les rencontres conjugales, la validation morale des partenaires et la sécurisation des unions. Des différentes autres problématiques, comme le cas de l’article « Problématique de la prolifération des groupements de fait dans le territoire d’Ilebo » de Mbomo Kakweyi Marcelin qui met en évidence les causes et les conséquences de la multiplication des groupements. L’auteur relève le manque d’une administration adéquate, dont le résultat est l’apparition des groupements dépourvus d’arrêté ministériel de reconnaissance, laissant place à la coexistence de deux chefs au sein d’un même groupement. Cette situation est source de conflits communautaires qui menacent la stabilité territoriale et fragilisent la cohésion sociale locale. De leur côté, Obendus Aterlong Alain et Indondo Patrick examinent dans « L’expansion des établissements d’enseignement supérieur et universitaire dans la commune rurale d’Idiofa : enjeux, défis et perspectives ». Ils montrent la pression démographique constitue l’une des causes, de même que la décentralisation ou la libéralisation de l’enseignement. Toutefois, la multiplication de ces institutions d’enseignement aux infrastructures précaires représente un défi pour la qualité de la formation.
Théophile Keni Lungu, Honoré Belesi Katula, Camille Nsimanda et Fils Milau, dans leur article « Conséquences de l’orpaillage artisanal sur la production agricole et la sécurité alimentaire dans le territoire de Seke-Banza (Kongo Central, RDC) », observent que, dans cette entité où l’agriculture constituait l’activité principale de la population, l’extraction artisanale de l’or s’est ajoutée. Celle-ci est pratiquée par les paysans afin de pallier leur instabilité économique. Cependant, les auteurs remarquent que cette activité aurifère menace la sécurité alimentaire. Et enfin, Arsène Kambale Kaputu, Fabrice Muhindo Kasondoli, Ranulph Hangi Muvughealava et Kazi Mbusa Kasisivahwa, dans leur article « La fréquentation des bars par les enfants à Butembo en République démocratique du Congo », examinent les mobiles de la présence des mineurs dans les bars, en violation des dispositions sociales et juridiques. Les auteurs rapportent plusieurs motivations à cette présence, notamment la recherche du plaisir en compagnie des pairs.
[1] Exceptionnellement, le Carrefour congolais est paru plusieurs fois cette année. Cela s’explique par l’accroissement des demandes de publication, causé par la migration de l’ancien système PADEM vers le système LMD. Le Carrefour paraît normalement deux fois par an : un numéro thématique et un numéro varié. À partir de maintenant, nous revenons à la norme initiale de deux éditions par an.